Le malheur ou L'humanité à l'épreuve

L'expérience humaine du malheur est universelle, ce
qui autorise à supposer qu'elle puisse être indissociable
de la condition humaine. Pourtant, rares sont
les philosophes qui, au lieu de l'assimiler a priori à
une figure du Mal, pour lui opposer leurs consolations,
se soient résolument efforcés de conceptualiser
ce vécu déchirant. Ce sont plutôt les dramaturges, les
poètes, des artistes, témoins irrécusables de la souffrance
millénaire des hommes en proie aux pires malheurs,
qui nous permettent d'en discerner les traits
essentiels, l'imbrication inextricable, imprévisible et
funeste de ses composantes. Or, savoir pourquoi et
comment le malheur nous défait, nous détruit, c'est
découvrir, au-delà de ripostes illusoires, héroïques
mais dérisoires, que la seule manière efficace de relever
ce défi extrême consiste à entreprendre et
reprendre, inlassablement, ce qui nous fait, nous
construit en tant qu'êtres humains, à savoir nos
oeuvres culturelles. Ainsi, l'occasion antagoniste du
malheur ne serait-elle pas l'expérience cruciale,
l'épreuve décisive de notre humanité ?