L'attrait de la pluie

La pluie, météore ordinaire, a souvent mauvaise réputation : elle assiège
l'horizon d'un voile gris-noir, vide les lieux, et pousse au refuge. La pluie
contraint, limite, et importune. Le monde du cinéma accueille difficilement
cet aléa météorologique qui perturbe les plans de tournage. Le plus souvent,
les cinéastes font parader la pluie pour engendrer chez le spectateur
un sentiment de tristesse, pour ponctuer une narration ou charger l'atmosphère
d'une dimension tragique. Il s'agira dans cet essai de dépasser le
seul constat climatologique d'un Il pleut dans l'histoire , de questionner des
images de pluie qui l'emportent sur la simple «fioriture» atmosphérique
et qui combattent les clichés.
Béla Tarr, Andreï Tarkovski, Naomi Kawase, Joris Ivens, Brillante Mendoza,
William Wellman ou encore Akira Kurosawa ont su donner à la pluie une
estime, un espace, une temporalité. Dans leurs films, la pluie n'est pas simplement
un ruissellement décoratif qui emplit le cadre, mais elle est un
motif, une figure vivante qui dynamise l'espace cinématographique. Elle s'y
propage tel un courant, un flot, un flux, une énergie physique. Ces
cinéastes l'intègrent comme une vigueur réelle qui précise, bloque ou
façonne l'état des choses. Ces pluies affinent la perception des lieux, des
paysages, et remuent, selon leurs caractères calmes, violents, passagers ou
durables, l'existence des hommes.