Le patient du docteur Hirschfeld

Roman
Karl avait laissé l'Europe derrière lui, en mars
1939. Depuis ce jour, le port de Hambourg n'a jamais
fini de disparaître dans la brume. Aujourd'hui, Karl
découvre Tel Aviv en un seul coup d'oeil, sa ville scintillante,
dans la lumière matinale. Il voit la côte jusqu'à
Haïfa, les montagnes de Judée. Pour la première
fois, Karl sait où il vit. Cette bande côtière, ces oliveraies,
ces champs d'orangers, ces pâturages, ces collines
pelées, c'est chez lui. Il ne s'est jamais senti aussi
israélien qu'aujourd'hui. Cela ne le rend pas heureux
pour autant. Mais quitter ce pays, qui lui apparaît
aujourd'hui minuscule, le tranquillise. Son existence
d'après l'Allemagne est déterminée géographiquement.
Déjà ça. Le jour de son arrivée à Haïfa, il n'avait
découvert qu'un bassin saumâtre, écrasé de chaleur,
puant l'huile et le poisson. Tout ce qui avait suivi, la
capitainerie envahie par les mouches, la file devant les
toilettes (où il vit son premier Arabe, lavant le carrelage
à grande eau), la paperasse, les autobus alignés,
avec des noms de villages inconnus, chacun son bled,
pas le choix, les soldats britanniques en short, tout ça,
ce n'était pas un pays. Juste un tri sur le quai. Une
loterie, sans ombre, sous un soleil trop fort.
L'avion vibre, le bruit des moteurs est assourdissant.
Karl regarde Anat. Elle semble détendue. Elle a
posé ses mains sur ses jambes. Elle se tient droite sur
son siège. Elle ne lui fait pas peur, elle est gentille, il
n'a pas envie de la décevoir. Karl accepte la situation.
On fait appel à son passé, pour une fois. Anat et les
autres s'intéressent à lui. Ils ne l'ont pas vraiment
forcé. Disons qu'il se laisse faire. C'est aussi une
manière pour lui de reprendre ses droits. Jusqu'ici,
personne ne s'est jamais soucié de ce qui avait bien pu
se passer avant son arrivée en Palestine. Palestine :
encore un mot qui n'a plus lieu, une étape, une
attache provisoire, avant cet Israël, cette patrie qu'il
n'avait jamais rêvée et qu'on a fini par lui tamponner
sur son passeport tout neuf.
Mais pourquoi veulent-ils tous mettre la main sur la
liste des patients du D<sup>r</sup> Hirschfeld ? Peu avant de
mettre à sac son prestigieux Institut des sciences
sexuelles de Berlin, en 1933, les nazis fouillent le
bureau de ce sexologue qui en sait trop sur des hauts
dignitaires du Reich. En vain ! Les dossiers comportant
notamment le nom de centaines d'homosexuels
allemands ont disparu. Vingt-cinq ans plus tard, le
Mossad s'intéresse à son tour à cette fameuse liste.
Construit à partir de l'histoire réelle de la dramatique
fin de carrière du célèbre sexologue, ce roman
explore cette tendance propre à toute société
humaine à légiférer nos préférences sexuelles, jusqu'à
nous assigner une «juste place» sur l'échelle des
genres.