Les obsessions du voyageur

Simenon entretenait avec le voyage un rapport ambivalent, sa
mobilité et sa curiosité insatiables contrastant avec le caractère
statique d'une oeuvre où l'homme apparaît partout le même et le
monde fondamentalement sans surprise. C'est cette contradiction
qu'explore Benoît Denis, en puisant dans les nombreux
reportages que Simenon réalisa pour de grands quotidiens dans
les années 1930.
Entre 1931 et 1935, Simenon parcourt le monde sur un rythme
effréné : l'Europe du Nord jusqu'au cercle polaire, l'Europe de
l'Est, la Turquie, l'Amérique centrale, les Galápagos, Tahiti, la
Nouvelle-Zélande, l'Australie, Ceylan, et bien sûr l'Afrique
noire, de l'Égypte au Congo belge. Il se déclare lui-même en
quête non «pas du pittoresque, mais à la recherche des
hommes», avide d'«aller droit devant [lui], le nez au vent, à
humer les odeurs, à écouter des bruits, à happer des bribes de
conversation et à [se] remplir les yeux d'images». Partout il
saisit le réel, se l'approprie, prompt à dévoiler l'envers du décor,
à repérer les signes d'un monde en crise et d'une civilisation
occidentale en déclin.
Les voyages ont en fait représenté pour l'écrivain l'étape
préliminaire à l'élaboration d'une vision de l'homme qu'il
développera dans son oeuvre romanesque. «Comme si seule la
fiction était à même de surmonter la solitude radicale à laquelle
condamne la rencontre de l'altérité», remarque Benoît Denis.
D'où peut-être le double contraste entre le regard froid et distant
du reporter - au style néanmoins nerveux et émotif - et l'empathie
réelle du romancier exprimée dans un style presque neutre.
Les photos prises par Simenon, largement inédites, traduisent
avec force la curiosité parfois impitoyable de son regard qui
fouille, avide de retrouver partout «l'homme nu».