Baselitz-Leroy : le récit et la condensation

Tiré d'un album de photographies de famille, un
groupe d'oeuvres donne, au tournant de 1996,
corps à une nouvelle méthode picturale leste
et fluide. Laquelle privilégie parallèlement le
dessin mis au service d'une veine illustrative et
narrative inattendue. Seuls ou réunis à la faveur
de monumentales peintures d'histoire (tout à
la fois de famille et de l'art), père, mère, frères et
soeur font écho de leurs effigies aux autoportraits de Georg Baselitz (né Kern, en
1938, à Deutschbaselitz, en Saxe).
Il était tentant de confronter ce discours qui mêle avec beaucoup d'allant, récit,
couleur et croquis déliés, à la peinture chargée de batailles, d'épaisseurs et de
saturations dans quoi s'immerge la figure chez Eugène Leroy (1910-2000) hanté
par une sensualité aveugle.
Dans un grand entretien publié dans ce catalogue, Georg Baselitz revient
longuement sur son attachement à ce créateur fascinant qui condense toute son
expérience dans le manteau d'une peinture étrange et incomparablement forte,
comme ancrée dans la pesanteur terrestre, et qui lui est en fait opposée. Cette
peinture, pourtant, a renforcé chez lui, quand il l'a découverte à Paris vers 1961, la
force de la dérive et la conviction du tout autre comme moteurs de l'art.
C'est le seul rapport patent entre Leroy et Baselitz. Celui-ci, défenseur sincère, à
la fois admiratif et critique, n'en pense pas moins être l'un des «inventeurs» du
maître de Tourcoing. Car il a notablement contribué au début des années 1980 à
donner à ce dernier une visibilité européenne.
Par-delà, cette première rencontre dialectique entre Georg Baselitz et Eugène
Leroy atteste que pour les deux le sujet de l'oeuvre est la peinture. Les deux, à
leur manière, vident la représentation de son contenu et laissent la peinture
devenir son propre sujet. Tous deux explorent et éprouvent ce qui fait sa force et
sa faiblesse, c'est-à-dire, magnifiquement, le visible. RMM