Le juge Goth

«Ces mots que je prononce devant vous sont
les premiers et les derniers d'une carrière que je
veux parfaitement plane, parfaitement, parfaitement
lisse, régulière, équilatérale, sans
bavure. Et muette. Quand j'aurai terminé ce
préambule, j'entrerai dans la voix du silence. Je
laisserai le silence pénétrer en moi comme l'eau
de pluie dans la terre. On ne verra plus alors
miroiter que l'infini chatoiement du droit.»
Qui est le juge Goth ? Le maître de cérémonie d'une
justice transcendante ? Un ascète qui s'impose le
silence et l'immobilité d'une statue de pierre ? Un
solitaire qui attend la mort et, avant elle, l'excommunication
? Un timide qui soudain actionne le
levier de la machine à mots et se met à délirer en
pleine audience ? Un magistrat excentrique qui
dévoile la comédie judiciaire et l'hypocrisie sociale ?
Le juge Goth est sans doute tout cela. Il est aussi
Buster Keaton avec un maillet, l'arpenteur K avec un
sablier, Charlot avec un thermomètre dans son fond
de culotte. Un clown tragique, irrésistiblement drôle,
terriblement banal, effroyablement lucide.
Le livre de Foulek Ringelheim est une fable pour
notre temps de dérive judiciaire, de langue de bois et
de retour au moralisme. Il se lit comme le polar de
nos défaites intérieures et comme une invitation à
vivre avec impertinence, ironiquement, ludiquement,
librement, côté jardin plutôt que côté Cour.
Jacques Sojcher