Morales en révolutions : France, 1789-1940

Quel est le rôle de la religion, des révolutions dans la définition des morales
révolutionnaires et contre-révolutionnaires du XIX<sup>e</sup> siècle français ? Les
éloges contre-révolutionnaires servent-ils l'alliance du trône et de l'autel
sous la Restauration ? Les libéraux s'accordent-ils sur le courage civil, vertu des
temps censitaires ? Militants néo-jacobins, disciples de Fourier, conspirateurs
de l'ombre, communards, exilés politiques, poètes et romanciers romantiques,
mouchards distinguent-ils morale privée et morale publique ? Sont-ils les prophètes
d'une régénération morale de la société française ?
C'est à ces questions que tente de répondre cet excursus.
Les morales s'affranchissent ou non des Églises et de l'État et, surtout, sont
d'abord, au-delà du sentiment diffus de préceptes à suivre, définies par des acteurs,
individuels et collectifs, et s'expriment à travers une multiplicité de lieux, publics
et privés, et de supports. Porte-paroles de la régénération morale, ces acteurs
s'inscrivent aussi dans des stratégies de promotion individuelle, professionnelle,
collective, posant la question du lien entre morales particulières et morale générale.
Pour reprendre les termes de Philippe Boutry, qui introduit le présent volume,
les révolutions apparaissent comme le révélateur d'une mutation de l'éthique
politique et un formidable accélérateur des processus d' exculturation des
anciennes morales du Décalogue de la sphère publique à l'âge de la démocratie et
du suffrage universel.
Les diverses contributions réunies ici, fruits d'une recherche collective menée
au Centre d'Histoire du XIX<sup>e</sup> siècle, éclairent ainsi la plasticité des morales de la
Révolution française à la III<sup>e</sup> République mais aussi la nécessité d'une interprétation
incluant la dimension morale et la prise en compte d'une histoire faite par les
acteurs, avec leurs indécisions, leurs itinéraires, leurs contradictions. Comme l'écrit
Michel de Certeau dans L'Écriture de l'histoire (1975), à propos de l'étatisation et
de la laïcisation à l'oeuvre aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, «chaque fois que les références
normatives d'une société fléchissent [...] la moralité reflue vers l'acte individuel».