L'intoxication nazie de la jeunesse allemande

À partir du constat que l'influence des livres de propagande conçus
sous le Troisième Reich pour conditionner la jeunesse n'a pour ainsi
dire jamais été analysée en France, Ralph Keysers montre dans cette
étude comment le «message raciste» a été pour une large part médiatisé
par quatre publications s'adressant aux enfants en fonction des étapes
successives de leur évolution : de 3 à 5 ans, de 6 à 7 ans, de 8 à 9 ans, et
enfin de 10 à 12 ans. La chronologie éditoriale des parutions (1934, 1936,
1938, 1940) illustre la stratégie énoncée par Hitler lors de son discours de
Reichenberg, le 2 décembre 1938 : embrigader les jeunes pratiquement
dès le berceau afin qu'ils ne soient «plus jamais libres leur vie durant»
et deviennent des rouages fanatiques de l'État nazi. La révélation de
ces quatre publications, dont R. Keysers nous livre la traduction et la
reproduction commentée des illustrations, est un voyage au coeur de
l'horreur. On y voit naître pas à pas ce qui deviendra la Shoah : «Aucun
peuple n'a réussi à ce jour à éliminer totalement le juif», explique le
médecin au petit Hans (chap. 5, texte 11) ; et de poursuivre : «Le bacille
juif se promène encore dans beaucoup de pays de la terre ! [...] Tant que
les juifs vivront sur terre, il existera un danger juif.» Lire le travail de
R. Keysers, ex-diplomate, maître de conférences à l'université de Pau
et déjà auteur de Cinq mots forts de la propagande nazie (Klincksieck,
2008), c'est se persuader qu'une nation prépare son avenir sur le socle
de programmation de sa jeunesse. Oui, il faut en passer par la nausée
sciemment provoquée par R. Keysers dans cette minutieuse recherche
car nous nous trouvons là en présence d'un terrifiant marqueur historique
et sociologique de ce que peut représenter une intoxication de masse en
vue d'une métamorphose radicale des consciences vers la barbarie.
Thierry Feral