Photos de familles : un roman de l'album

Tout un chacun a au moins une fois feuilleté ce livre,
consulté ses pages familières : l'album de famille.
Vieilles photos, classées et légendées, ou jetées en
vrac dans les tiroirs, les boîtes en carton, images de rien
vouées à la conservation dévote, ou à l'abandon, l'oubli...
Si la pratique sociale de la photo d'anonymes a longtemps
été ignorée, voire méprisée, et sa production dépréciée
comme genre populaire sans qualités, c'est que ce livre
d'images anodines, souvent indigentes, relate l'ordinaire de
la vie, chronique sa répétitive banalité. Or, sous son dehors
normé et ses rituels, l'album cèle un récit violent, d'amour
et de mort : le roman familial s'écrit en chambre noire.
Car la photo de famille obéit à la mémoire de soi et des
siens, interroge l'autobiographie. Elle convoque l'origine,
la filiation, l'appartenance et l'identité. Hantée par le secret,
l'absence et la présence - leur puissance imaginaire -,
elle établit un des liens les plus intenses avec l'histoire privée
et l'histoire collective, dont le souvenir mué en fiction
se construit à travers ces images, investies du pouvoir d'invoquer
les fantômes. De l'argentique au numérique, une
mutation profonde s'opère, transformant notre rapport à
cette archive et lieu de mémoire ; occasion d'interroger les
nouvelles images de l'album de famille...
Anne-Marie Garat