Vidures

Cette journée-là contient toute une vie, face au mont
Ararat, sous le bleu du ciel et le rire des mouettes, les
pieds dans la boue, entre une immense décharge et
un cimetière. Poète contrarié, journaliste-pamphlétaire
clandestin, perdant magnifique, fils en fugue, orphelin
inconsolable, chiffonnier de fortune dans cette Arménie
en ruine qui ressemble diablement à sa décharge,
un nommé Gam' conduit cette danse folle, dangereuse
et salvatrice, épique et dérisoire : la traversée d'un jour
parmi les sans-rien qui fouillent les entrailles de la ville
pour en faire leur festin. Et Gam' nous prête ses yeux,
ses oreilles et ses sens pour appréhender une réalité
de fable ou de mauvaise blague historique aussi invraisemblable
que réaliste, aussi anachronique qu'actuelle.
Vidures prend tout un peuple, tout un pays au collet
pour sonner le réveil des damnés de l'Histoire. Avec
une rage pleine d'amour pour ses semblables si constitutivement
vaincus, une lucidité acérée, l'humour des
dépossédés et un sens de la fête proche de l'instinct de
survie, Denis Donikian dresse un diagnostic sans appel
- mais pas sans espoir. Car tant qu'on racontera leur
histoire, il y aura des hommes pour se lever et, vent
debout, faire advenir des lendemains libres et dignes.
C'est le pari de la littérature que de vouloir le croire.