Le chant sacré : une histoire du sang contaminé. Vol. 1. 1955-1983

En 1973, année du premier choc pétrolier, La Grande Bouffe de Marco
Ferreri prédisait à l'homme qu'il périrait de ses excès. Dix ans plus tard, le
XX<sup>e</sup> siècle amorçait sa fin avec le drame planétaire de la contamination des
hommes par les virus des hépatites et du sida, stigmate d'échanges
frénétiques de sperme et de sang monnayés comme des biens de consommation.
Chez les homosexuels, l'industrie du sexe libérait des années de
répression et de frustration. Chez les hémophiles, l'industrie du sang leur
fournissait des traitements curatifs puis préventifs pour éviter la survenue
des hémorragies, sources de graves handicaps articulaires. Ces consommations
abondantes favorisaient la libération de ces deux groupes longtemps marginaux
et en lutte permanente pour leur survie dans une société grisée par
l'illusion scientiste, convaincue de sa capacité à tout guérir, tout maîtriser
sur le modèle du progrès nord-américain. «Avancer ou disparaître» déclarait,
en 1980, le président de l'Association française des hémophiles (décédé
depuis du sida) pour justifier sa demande de traitements de plus en plus
sophistiqués. «Résister ou disparaître», écrivait à son tour, en 1993, Franck
Arnal, écrivain gay (décédé lui aussi du sida), pour résumer l'enjeu de la
lutte homosexuelle. Ces deux combats, de dimension mondiale, induisaient,
de part et d'autre, un tribut à la liberté jugé comme acceptable : flambée
de maladies sexuellement transmissibles chez les homosexuels et hépatites
virales chroniques chez les hémophiles.
Le premier volume du Chant sacré raconte cette double conquête de la
santé et de la liberté, des années 1950 à son apogée en 1983, alors que,
sur fond d'épidémie naissante du sida, se noue le drame du sang contaminé.
Il relate les victoires successives des uns et des autres, puis leur forte
résistance face au nouveau danger, leur difficulté à renoncer aux libertés
acquises et aussi le cynisme des différentes industries (du sang et du sexe),
vecteurs de la dissémination mondiale des virus. Il éclaire le sort cruel
réservé aux premiers malades du sida et ébranle le mythe de la pureté du
sang national glorifié par La Marseillaise , «chant sacré» des Français.
Enfin, il annonce le thème du second volume : la chute, amorcée en 1984-1985,
de ces mêmes homosexuels et hémophiles rejoints, dans leur sort
fatal, par les malades transfusés.