Le peintre

Et leurs mains s'uniraient, et ils trembleraient tous les deux, mais ils n'auraient pas peur. Et nus, dans la chambre d'enfant, ils fermeraient les yeux, et son corps d'enfant à elle, son grand corps déjà, sur de longues jambes, son corps de petite fille, de danseuse, encore peu habituée à ces danses-là, son corps frissonnerait d'abandon. Et parce qu'ils sauraient s'envoler, oui, se disait-elle, ils s'envoleraient, et le temps changerait de forme, la nuit viendrait. S'envolant, décollant du sol, quittant la pesanteur et l'écorce terrestre, l'herbe tiède et la forêt, le lac et le jardin, et la maison, et les arbres, et les autres, et les hommes. Et parce qu'ils savaient s'envoler, dirait-on plus tard, ils s'envolèrent, et le scandale aurait lieu.
«Qu'écrire d'une histoire qui, depuis huit ans, loin du bruit de la vie sociale, rôde et travaille, change, vieillit ?
Solitaire, a contrario, voulant - coûte que coûte - le rester, sans carrière et presque - pourquoi pas - sans avenir, je reste persuadé que tout écrivain - quel que soit le chemin qu'il emprunte - n'est vivant que par sa capacité à nous montrer un aspect de nous-mêmes.
Le Peintre, petite odyssée du regard selon un principe de réalité subjective, est né comme un jeu, une parodie des Evangiles, vagabondant dans Paris, de nos jours. Mais, avec le temps, Joseph, Marie et Thomas, mes trois créatures, ont pris d'autres proportions.
[...]
Mon histoire dure trois jours et trois nuits. Dans l'œil mélancolique de Joseph se déploient des sortilèges et la ville ressemble à une boîte pour apprenti géomètre. Je ne suis pas sûr que mon histoire recèle une vérité, ni qu'elle se termine bien.
C'est donc une tragédie. Le procédé est parodique, bien sûr.»
Cyril Grosse, Juin 1998