A l'encre bleu nuit

«Regardez, dit-il, et elle regarde : Il fait glisser ce papier
fin et léger qui enveloppe la paille, le froisse, le roule,
comme s'il roulait une cigarette, et, délicatement, le
déchire, le divise : deux jambes, deux bras, un corps
et une tête apparaissent, vivants, pense-t-elle, plus réels dès qu'il
verse de l'eau sur le papier avec la paille. Une goutte, une autre, et une
autre, un personnage vient de naître, frissonne, s'agite, se tord, avant
de se plaquer contre le marbre de la table, foudroyé, inerte. [...] Elle
pense aux grands plâtres, aux grands bronzes de l'atelier, hommes
et femmes, veilleurs des dessins, des peintures, compagnons des
bustes, des portraits pacifiés. Ils portent le poids de l'Histoire explosée,
qu'Alberto Giacometti maintient en équilibre dans ses doigts patients.
Nomades de la rue, de la ville, de la planète, ils marchent. Et ils
marchent, malgré leurs corps carbonisés, immortels Don Quichotte,
peut-être élus parmi les damnés - l'Esprit souffle où il veut.»
Extrait d'«Alberto», premier chapitre de ce livre.