Société en mutation, école en transformation, le récit des ordinateurs : ce que trente ans d'informatique scolaire vaudoise nous apprennent

Les technologies de l'information et de la communication (TIC) ont fait irruption dans tous
les domaines de la vie depuis près de trente ans et elles sont au centre de nombreux
discours sur le changement social. Une nouvelle révolution sociale et économique serait
en marche. Ne pas prendre en compte cette réalité aurait pour effet de laisser à la traîne
les nations et les personnes réticentes. C'est du moins cette perspective qu'adoptent les
textes de politiques publiques des Etats européens et des institutions supranationales telles
l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), l'Union Européenne
ou l'UNESCO. Pour pallier ce risque, l'institution scolaire est sommée de constituer
des connaissances dans le domaine des TIC et de se réformer pour leur faire place :
toutes et tous doivent désormais savoir s'en servir, faute de quoi elles et ils ne seraient
pas employables dans ce qui est décrit comme une nouvelle société, la «société de l'information
et du savoir» et deviendraient les exclu-e-s de ce monde en changement
constant.
Cet ouvrage, qui prend appui sur l'étude de l'introduction et du développement de l'informatique
dans l'école vaudoise depuis les années 1970, examine la façon dont le déploiement
des TIC dans les systèmes scolaires européens s'articule avec une idéologie
spécifique du changement social et s'attache à comprendre comment les acteurs politiques
de l'école envisagent les changements à l'oeuvre dans le champ de l'éducation
scolaire. Une autre conception du savoir nécessaire émerge au cours de ce processus
puisque les technologies de l'information et de la communication tendraient à rendre
obsolète ce que chacun et chacune apprend au cours de sa formation première.
Il ressort de cette analyse que deux idéaux éducatifs sont aujourd'hui en tension dans
le monde éducatif. Le premier se réclame d'une conception «républicaine» de l'école et
voit l'instruction comme un moment et un moyen de formation à une citoyenneté critique
et active. Le second se rattache à une vision «pédagogique» et met l'accent sur l'éducation
des individus et la construction de dispositions spécifiques, notamment d'acceptation
de la précarité des positions et des connaissances. Ne peut-on penser qu'adoptant
cette seconde perspective, l'institution scolaire traduit surtout un impensé quant aux
relations avec les technologies, impensé qui pourrait être propice au déploiement d'un
discours qui n'articule en fin de compte que l'obligation de changement permanent,
des institutions comme des personnes, et qui exige de l'ensemble des acteurs sociaux
de devenir des entrepreneurs d'eux-mêmes ?