Le Caire

L'une des villes les plus peuplées au monde, l'une des plus pauvres aussi et des plus
chaotiques, Le Caire demeure pour ses innombrables fils et ses filles souvent juste
débarqués de tous les horizons du pays, l'«Oum al-dounia», la mère du monde. Elle fut
fondée non loin des dernières ruines de Memphis, première grande cité du monde
historique, et fut témoin du passage, de la grandeur et du déclin des principaux empires
et civilisations. Capitale aujourd'hui d'une nation souveraine, centre de rayonnement
pour tout le monde arabe, elle continue d'attirer des centaines de milliers de villageois
qui en deviennent très vite les nouveaux citadins. Dans ses vieux quartiers, elle
ressemble parfois à quelque prestigieuse cité de l'Orient exalté par les voyageurs
d'autrefois, mais éventrée, saignée par l'ère nouvelle automobile et le profit sauvage,
épuisée par la crise économique et le ressentiment qui monte dans la population, avec
l'actualité internationale chaque jour plus humiliante. Une étrange fascination pourtant,
un attachement presque maladif à sa sensualité maladive et mêlée de chaos et de
prières, à la paresse des siècles ici qui s'amoncellent sans ordre ni réflexion, retient le
voyageur contemporain resté un peu auprès de ses murs ruinés et maternels. Bientôt, la
seule idée de s'en éloigner lui semblera héroïque, dangereuse ou bien déraisonnable.
Nous avons été retenus ainsi, plusieurs années, au Caire, et avons cherché à explorer, au
fil de nos promenades et de nos rencontres, ses mille et un quartiers, et sa très grande
richesse culturelle. Nous avons demandé aux écrivains et aux artistes qui nous ont
semblé les plus emblématiques de la cité, de nous en parler. La vie du petit peuple
du Caire, la magie des quartiers traditionnels, la vigueur des liens familiaux mais aussi,
la surpopulation, la crise économique, les projets de développements urbains, la
manière dont le conflit palestinien, ou les visées stratégiques américaines affectent la
rue. Les courants littéraires, le cinéma, la censure, la force de la religion, l'intégrisme...
Qui mieux que des écrivains, des artistes vivant et travaillant au Caire auraient pu nous
éclairer sur un monde dont les valeurs nous semblent, souvent, aux antipodes du nôtre ?
Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature, Sonallah Ibrahim, romancier engagé et
volontiers polémique, Gamal Ghitany, écrivain et directeur de la prestigieuse revue
littéraire A l -A khbar al -A dab , et le cinéaste Youssef Chahine, prix spécial du jury à cannes
en 1997 pour l'ensemble de son oeuvre, ont accepté de s'entretenir avec nous. Ils
ponctuent ces promenades photographiques dans les rues du Caire d'aujourd'hui.
Racontant, chacun à leur manière, la ville qu'ils ont connue, aimée, parfois détestée pour
y avoir vécu tant d'années, ils esquissent, par le recoupement de ses multiples visages,
un portrait singulier d'«al-Qahira», la Victorieuse, mère de tous les enfants du Nil.