Une table chez Romanoff

«J'étais de ceux qui ont eu l'âge
de faire la guerre au moment
pile où s'arrêtaient les combats.
Pour cela, beaucoup d'Américains
étaient venus mourir sur notre
sol. Leur idole était cette femme
que je tenais maintenant dans
mes bras. On fait les guerres que
l'on peut et la mienne, en tout cas,
n'a tué personne. Si ça se trouve,
elle a même fait des heureuses.»
«Humphrey Bogart n'avait pas
l'allonge d'un Robert Mitchum, ni
le nez cassé comme lui dans un combat de rue. Soulevé de son siège et
suspendu à mon poing, bien vite il se fendit de son meilleur sourire.
- Jacques, dit-il, tu as vingt-cinq ans et tu pètes de santé. Moi, je suis
à moitié fini. Je voulais juste savoir si tu avais quelque chose dans le
pantalon.»
Ginger, Ava, Lana, Liz, Grace, Marilyn et autres
madones de la toile, nous les avons toutes tenues
dans nos bras. Nous avons fantasmé en Technicolor,
nous les ados de la Libération, les énergumènes
du fond de la classe. Aussi ai-je pris un joli coup de
jeune en refaisant sur ses indications le parcours
mirobolant de l'un d'entre nous, Jacques Bergerac,
sorte de "Golden Basque" parti de Biarritz avec
dix francs en poche pour s'étourdir pendant quinze
ans dans la familiarité des plus grandes stars
d'après-guerre, épousant même deux d'entre elles.
L'histoire vraie d'un copain d'espadrille, nous
avons tant rêvé qu'elle nous arrive ! Histoire qui
commence par une invitation à souper à la table
d'Ava Gardner, Gary Cooper, Humphrey Bogart,
un soir chez Romanoff, meilleure adresse du
Hollywood de ces années-là. Action !
D. L.