Le christianisme et l'égarement du monde

Dans le post-scriptum de son livre, Eichmann à Jérusalem , Hannah Arendt en
vient à écrire : « Il est impossible de prouver une accusation contre la chrétienté en
général, avec ses deux mille ans d'histoire, et si l'on prouvait quelque chose ce serait
horrible. »
Le présent ouvrage contredit ladite impossibilité affirmée par la grande
philosophe-historienne. En revanche, le sinistre rôle historique qu'il attribue
au christianisme, du fait, entre autres, de ses liens avec l'économie de profit,
semble bien avoir eu des implications horribles , partie prenante du nihilisme
contemporain. En effet, l'Église chrétienne ne s'est pas contentée d'arranger
considérablement son histoire, ni d'une accommodation passive envers certains
pouvoirs et un certain genre d'économie : elle en est venue, au cours du Moyen
Age, passant d'une tolérance faite de concessions à une sympathie faite de
compromissions, à favoriser l'essor du capitalisme. Son hostilité, ses condamnations,
lois, mesures coercitives contre les marchands n'ont été que facettes
d'une réalité plus complexe sur le plan pratique. Aussi a-t-il existé, concrètement
et idéologiquement, une entente entre l'économie de profit et le christianisme,
que seul le préjugé autorise de considérer comme contre-nature.
Aussi, bien que la critique du christianisme, comme système religieux, ne soit
plus à faire - ayant été faite avec beaucoup de sagacité dès l'antiquité et tout au
long des temps modernes -, il n'en reste pas moins que son implication dans le
processus qui a établi l'omnipotence du capitalisme constitue une accusation
qui est loin d'être levée. Sans explicitation de celle-ci et sans conscience collective
des erreurs qu'elle désigne, nous ne sortirons pas de «l'égarement» qui a
détourné le genre humain de son ouverture naturelle et constitutive, dont
dépend son devenir.
Il s'agit donc, dans cet ouvrage, non de s'émouvoir sur ce dont nous serions
redevables au christianisme, mais, dans une perspective socio-historico-anthropologico-politique,
d'approcher ce qu'il a coûté à notre humanité,
désormais défaillante.