L'arbre du père

"J'étais montée cent fois dans cet arbre, mais jamais au-delà de l'entrelacs
de feuillages qui était maintenant en dessous de moi, sur ce nouveau
trône, ce nouveau perchoir que j'avais trouvé deux mètres cinquante
plus haut. Ce dernier effort avait fait toute la différence. La
couverture supplémentaire de silence que donnait cette partie de l'arbre
atténuait le bruit du monde, l'assourdissait, si bien qu'il ne restait plus
que la dernière touffe de verdure au-dessus de moi, puis le ciel. À présent
il y avait d'autres sons, d'autres voix, un vent qui sifflait différemment
dans les branches, le battement d'ailes d'oiseaux et une voix qui
venait de derrière mon épaule droite.
- Il m'a fallu un moment pour savoir où j'étais, dit-il pour commencer.
Je me suis réveillé et j'ai vu ton grand-père et j'ai su que j'étais mort.
- C'était mon papa qui parlait. Je pense que j'ai acquiescé parce que
c'était si exaltant de découvrir ce que j'avais toujours su. Si l'on grimpait
suffisamment haut dans l'arbre de notre jardin, on arrivait dans un
autre monde."
À dix ans, quoi de plus normal que d'aller converser la nuit avec son
père défunt en haut de l'arbre du jardin ? Pourtant, quand la mère puis
les frères de la petite Simone se joignent à ces conversations nocturnes,
c'est toute la famille qui se retrouve perchée sur les plus hautes branches
de l'arbre. Un arbre qui, de jour en jour, étend dangereusement ses
branches et ses racines vers la frêle bicoque, sous le regard incrédule et
inquisiteur des voisins.