En surnombre... : un camp de travailleurs étrangers en France : 1940-1945

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la France a eu son
archipel de la honte : un réseau de camps de travail appelés
"Groupements de Travailleurs Étrangers". L'objectif était
double : d'une part, tirer profit d'une main-d'oeuvre captive et bon
marché, "en surnombre dans l'économie nationale" ; d'autre part,
surveiller des individus aux opinions "suspectes" ou "douteuses".
Comble de l'infamie, les GTE furent aussi des corridors conduisant à
d'autres univers concentrationnaires : les centres de mise à mort nazis,
les chantiers militaires allemands, les camps d'internement contrôlés par
le régime de Vichy...
À l'instar d'autres départements français, l'Ardèche a connu ces GTE où
sont passés plusieurs centaines de proscrits : républicains espagnols,
juifs étrangers ou "dénaturalisés" , antinazis allemands, anciens
combattants tchèques, réfugiés arméniens, russes blancs, immigrés de
toutes nationalités... Les GTE de ce département rural constituent un
"modèle réduit" de ce vaste système néo-esclavagiste qui fut mis en
place par le régime de Vichy et qui ne disparut définitivement qu'en
1945.
Connu pour ses enquêtes sur les zones d'ombre des deux guerres
mondiales, Hervé Mauran est parti sur les traces de ce passé enfoui. Il a
dépouillé des archives publiques inédites, il a recueilli de nombreux
témoignages écrits ou oraux, il a déniché de remarquables photographies
d'époque, il a retrouvé les innombrables lieux où cette histoire s'est
tissée. Au fil d'un récit sérieusement étayé, le lecteur voit rejaillir des
communautés, des événements, des lieux, des personnages etc.
Ces camps jusqu'alors oubliés permettent aussi de dévoiler la France
rurale des années 40, avec ses certitudes et ses doutes... Une France
d'ombre et de lumière qui n'a pas eu, face à l'étranger, une posture
unique. Les campagnes ont souvent mieux accueilli qu'on ne le pense
ceux que l'on avait décidé - au sommet - de bannir. Pour les travailleurs
étrangers qui ont échappé aux infâmes livraisons, ces chantiers ont
même souvent marqué la première phase d'une intégration : intégration
par le travail, par le mariage, par le combat contre le "nouvel ordre
européen"...
Reliant le passé au présent, "en surnombre..." est aussi une invitation à
ne pas rester indifférent face aux procédures d'exclusion et de
discrimination qui, dans le monde contemporain, peuvent ouvrir la voie
à l'internement sur une grande échelle.