Ethnologie française, n° 1 (2011). Anatomie du dégoût

Le «dégoût» provoque aversion, haut-le-coeur, rejet, bref, mise à
distance sensorielle de l'objet répulsif. Réaction avant tout physiologique,
le dégoût tiendrait de la nature plus que de la culture. L'esprit tend à se
détourner d'un phénomène si incommodant et si impropre - au moins
dans un premier temps - à être pensé. Or, ce serait oublier que le dégoût,
comme le goût, s'éduque, se contrôle, se transmet, varie et se déplace
dans l'espace et le temps. La présente livraison tente de débusquer les
déterminations venues de la culture sous ce qui apparaît de prime abord
comme éminemment «naturel». Sans pour autant négliger son aspect
proprement physique, et le ressenti intense qui l'accompagne.
Ainsi les diverses contributions portent-elles le regard sur les espaces et les
dispositifs sociaux où le dégoût fait l'objet d'entreprises de réduction et de
neutralisation. En surmontant la répugnance que provoque le dégoût...
y compris chez le chercheur, elles tentent de «dé-dégoûter» du dégoût,
pour montrer à quel point regarder le somatique et les traitements qui en
sont faits - même dans des lieux apparemment aussi rationalisés que les
institutions - est utile pour comprendre le monde social.
Après les écrivains, essayistes, philosophes, après les psychanalystes, les
sociologues et les historiens, anthropologues et spécialistes de science
politique réunis ici, analysent les dispositifs mis en place pour administrer
le dégoûtant, dont le contrôle n'a jamais été aussi standardisé et aussi
marqué. Traité tantôt dans sa dimension somatique, tantôt dans sa relation
aux institutions, le dégoût sera d'autant plus vivement perçu qu'il se doit
d'être occulté. S'intéresser au dégoût, c'est tenter de lever le voile sur la
«part d'ombre» qui, aussi bien que les prescriptions explicites, participe
à la régulation des pratiques sociales.