Dénouer les mots

Comment se fait-il que Frédérique Montagne,
des années après la mort de Gabrielle, sa
tante sourde, se sente soudain appelée à
écrire un roman sur elle ?
Pourquoi consacre-t-elle une année entière
à rassembler photos, documents, souvenirs ?
Comment expliquer ces signes, coïncidences,
rêves, douleurs, qui font irruption
dans son quotidien alors qu'elle a commencé
à écrire ?
C'est qu'elle se met à reconstituer une
longue vie qui a duré de 1910 à 1989.
Il n'est pas innocent de faire revivre par les
mots une personne chère qui est devenue
sourde à l'âge de deux ans. Ne va-t-on pas la
trahir, la modeler selon nos propres désirs,
elle qui avait une parole limitée ? Et ne
portons-nous pas tous, en nous, une part de
surdité, d'aveuglement et de mal à dire ?
Face aux épisodes qui se succèdent : enfance, apprentissages, amours, deuils,
guerres, comment imaginer avec justesse le monde intérieur de cette personne et
de celles qui l'entourent ?
« Un caillou, un jour, est tombé dans l'eau, dit Frédérique, et je ne pourrai
jamais le retrouver. Mais je vois les cercles mouvants qu'il a dessinés à la surface.
Ils emmènent mon imaginaire vers des espaces inexplorés »
Voilà un récit passionnant qui montre en quelque sorte la naissance d'un
roman. Il tente de tirer à la lumière ce qui est caché dans l'ombre de nos vies et
pourrait nous emmener inconsolés vers la mort, si nous n'y prenions pas garde.
Il porte sur la réalité un regard qui la transforme en l'interprétant.
Lorsque la parole se dénoue, elle peut témoigner de nos passages et valoir
devant les générations futures.