Un petit commerce de nuit

J'ai dormi d'un bloc. Pas un rêve. Rien. Un avant goût du
néant. J'étais reposé de la vie. Comme mort. Une nuit pareille, ça
donne à espérer.
Les volets se sont ouverts, seuls, sur un ciel trop bleu. Une
diagonale de lumière est venue rayer la mention désormais inutile du
lit abandonné.
Je me suis accoudé à la fenêtre au moment où le soleil
franchissait, à l'est, la ligne de crête du Cap Corse. Une ombre portée,
immense, s'étalait sur le village mais, peu à peu, une lumière fraîche,
métallique, presque sonore, est venue jouer dans les arbres, au bord
des toits, entre les murs de pierres où s'ordonnent patiemment les
silences.
Sur la droite, à une centaine de mètres, on aperçoit la maison
de Madeleine, l'angle d'un mur décoré de rectangles blancs, une
fenêtre close et la dentelle lourde d'un balcon. Un peu plus loin, sur
la courbe d'une colline aux jardins patiemment suspendus, se dresse,
compact, le hameau du Poghju agrémenté de trois pins parasols et
d'un bosquet d'oliviers bleus où le moindre vent délivre des houles
argentées. C'est un paysage incertain dont les couleurs ne durent
jamais qu'un instant dans le soleil qui charrie ses lumières. (...)
J'entrais tranquillement en scène au théâtre de Barettali dont
les douze hameaux jettent leurs regards vides sur un mutisme bleu.
Mais là encore, rien n'est sûr. On dit qu'il y a du monde (...), dans
les maisons fermées.