Un destin d'exception

«Tu veux savoir la vérité ? La vérité est que tes ongles sont crasseux
parce que tu gagnes ta vie comme ouvrière. La vérité est que je suis un
soldat d'infanterie et que je vais sans doute laisser ma peau dans cette
guerre. La vérité est que j'aurais préféré utiliser mon sauf-conduit pour
me rendre dans une maison close. Voilà la vérité.
Seulement, ce n'était pas tout à fait la vérité. Parce qu'il était indéniable
qu'il était venu à New York de son propre chef, mû par une impatience
sincère, même. Il était venu chercher refuge au creux de ce nid douillet
de "mensonges", d'optimisme infondé, d'éternelle espérance qu'un destin
d'exception les attendait, de certitude inébranlable que la brave Alice
Prentice et son Bobby étaient uniques, importants, immortels. Il avait
choisi d'être avec elle ce soir, il avait espéré qu'elle l'appellerait son "grand
et merveilleux soldat". Quant à la maison close, dans le fond, il savait
qu'il ne pouvait reprocher à sa mère sa propre lâcheté.»
1944, New York. Robert Prentice a dix-huit ans et s'apprête à rejoindre
l'Europe pour servir son pays. Après une enfance dévorée par les
extravagances de sa mère, aspirante sculptrice, il va pouvoir montrer à
tous - et surtout à lui-même - qu'il n'est pas qu'un fils, le fils d'Alice
Prentice, posant nu devant elle pour donner forme à ses délires d'artiste.
Abreuvé d'idéalisme, nourri d'héroïsme hollywoodien, il croit, lui aussi,
à son destin d'exception. Or, à la guerre comme à la ville, il y a beaucoup
d'appelés, mais peu d'élus...