Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme : revus et corrigés par l'auteur en 1818

Ce livre écrit par un savant jésuite qui s'était longtemps appliqué à l'étude
des idées subversives, présenta aux contemporains de la Révolution une thèse
qui leur parut fort nouvelle : il attribuait la responsabilité de ce sanglant bouleversement,
qui dévastait le continent et horrifiait les élites européennes, à un
triple complot : celui des incrédules qui voulaient renverser le christianisme,
celui des républicains et des Francs-Maçons qui voulaient renverser les trônes,
et, enfin, celui des Illuminés qui, s'appuyant sur les deux premiers, fédéraient
l'impiété et l'anarchie pour renverser toute religion et toute autorité.
Dès sa première parution, en 1797, l'ouvrage remporta un succès extraordinaire
; il fut traduit dans les principales langues européennes et n'eut pas
moins de six rééditions successives en langue française ; il exerça une
influence capitale sur l'évolution des idées politiques de son époque et marqua
de son empreinte plus d'un siècle et demi de traditionalisme. Il fut cependant
âprement critiqué dès l'origine par deux courants de pensée contradictoires
: les Francs-Maçons et leurs alliées essayèrent de nier les accusations de
Barruel, car leur gravité aurait pu conduire les gouvernements européens à
essayer d'anéantir une secte aussi dangereuse ; d'autre part, certains contre-révolutionnaires,
habitués à ne voir dans les rites maçonniques que d'innocents
jeux de salon, refusèrent d'admettre l'existence du complot.
Plus tard les positions évoluèrent ; à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle, après le triomphe
de la Maçonnerie en France sous la III<sup>e</sup> République, certains écrivains
maçons proclamèrent la réalité du complot maçonnique avant et pendant la
Révolution et en firent un titre de gloire pour leur secte. D'autre part, l'opinion
contre-révolutionnaire voyant aboutir dans les faits politiques et sociaux
les projets des Illuminés et des Maçons du XVIII<sup>e</sup> siècle, reconnut à peu près
unanimement la justesse de l'analyse des Mémoires.
Malgré cela, Barruel resta, pour l'opinion publique, un grand méconnu et
il fut, surtout par l'histoire universitaire, un grand calomnié ; des générations
successives d'historiens officiels ont pris l'habitude de le rejeter dédaigneusement
et d'écarter délibérément ses travaux, sans même se donner la
peine de les lire et sans jamais en fournir la moindre réfutation sérieuse.
Cependant, la lecture de Barruel reste indispensable à celui qui veut comprendre
les causes profondes de la Révolution. Les nombreux travaux qui
furent publiés par la suite sur ce sujet eurent beau ignorer ou mépriser son
ouvrage, ils ne l'ont ni disqualifié ni remplacé.
Le livre était devenu rare et coûteux en édition intégrale ; l'absence de tout
index gênait considérablement les chercheurs. La présente édition a pour but
de fournir une version intégrale, moderne et maniable d'un ouvrage qui reste
essentiel pour l'histoire des origines de la Révolution française et pour la
compréhension des idées politiques du XIX<sup>e</sup> siècle.