Mai 1968 et le mai rampant italien

Mai 68 est d'abord un événement singulier, ni répétition des révolutions du
passé, ni anticipation d'un futur déjà théorisé. Soudaine irruption du refus de
l'existant et de sa reproduction, Mai 68 constitue un moment historique qui réalise
la conjonction unique de deux mouvements de lutte jusque-là séparés. D'une part la
contestation de toutes les institutions et des rôles traditionnels tenus par l'individu,
d'autre part la critique du travail.
Il n'y a pas deux Mai 68 ; un «Mai étudiant» puis un «Mai ouvrier». Le
premier serait «petit bourgeois» pour l'idéologie prolétarienne ou «hédoniste et
libertaire» pour l'imagerie médiatique ; le second manifesterait la puissance de la
classe ouvrière dans «la plus grande grève de son histoire». Ces représentations,
actives dès les lendemains de l'événement, n'ont fait que se renforcer jusqu'à
constituer aujourd'hui le «socle du savoir commun» sur Mai 68, celui qui pousse
au dénigrement ou à la commémoration.
En Italie, la commémoration de la décennie de luttes (1968-78) s'avère
impossible car son souvenir est rendu tragique par la violence de l'affrontement.
C'est alors un processus de refoulement qui se met en place pour délimiter ce qui
fut acceptable (le «Mai rampant» de 1968-69) de ce qui ne le serait pas («les
années de plomb» de 1973-78).
Mais, ce qui réunit ces mouvements, en France comme en Italie, c'est leur
double dimension historique mise en avant par ce livre : la fin du cycle des
révolutions prolétariennes et l'émergence de la révolution à titre humain.