Séismes chez les militants : utopie et désillusions

"... La cité était une communauté, les femmes se retrouvaient entre elles,
s'entraidaient, faisaient du tricot ou échangeaient des recettes de cuisine,
s'amusaient. Elles ne s'ennuyaient pas, tu sais ! Les enfants jouaient tous
ensemble dans la cité, la colline leur appartenait... Il y a vraiment un tout
autre monde avec ce qu'on vit maintenant et pourtant ce n'est pas si vieux.
En une dizaine d'années, tout a tellement changé ! Tu fais partie de la
génération charnière : l'enfance de tes enfants sera loin de celle que tu as
connue... Seulement voilà, l'individualisme est le prix à payer pour la
nouvelle génération. La peur de l'avenir isole tout le monde. Une petite
maison entourée de thuyas, la télévision. Tu peux crever maintenant, ton
voisin l'apprendra en lisant la rubrique des chiens écrasés. C'est tout ce que
tu peux attendre : plus personne n'ose avoir une opinion car tout le monde
a un boulet au pied : le CREDIT.
... Nous sommes les forçats des temps modernes.
... Le comble de l'aberration ! ... Tu verras, d'ailleurs c'est déjà ça : ça
s'appelle «agence pour l'emploi» et «agence d'intérim», etc... Tu verras, ça va
fleurir de tous les côtés, même les associations s'y mettront. Et le mot d'ordre
sera : apprendre comment bien se vendre à un patron. On t'apprendra les
pièges à éviter, comment remplir un bon curriculum vitae, comment se tenir,
le langage gagnant... Bref ! La panoplie du bon chômeur ! Et puis, on
commence la surenchère aux diplômes : apprenez tant que vous pouvez, les
enfants ! Allez-y ! Soyez des bêtes à consommer la culture ! Ne réfléchissez
pas, Apprenez, Ingurgitez ! Tu te rends compte ? Apprendre, pas
réfléchir ! La réflexion ne doit servir qu'à mieux ingurgiter le savoir dont on
les gave... La télé pompe toute leur énergie. On leur donne des jouets tout
faits. On leur donne des loisirs à consommer..."