Contes fantastiques

«Les morts reviennent ! Elle est venue. Oui, je l'ai vue, je
l'ai tenue, je l'ai eue, telle qu'elle était vivante autrefois,
grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en
forme de lyre ; et j'ai parcouru de mes caresses cette ligne
ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant
toutes les courbes de la chair.
Oui, je l'ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est
revenue, la Morte, la belle Morte, l'Adorable, la Mystérieuse,
l'Inconnue, toutes les nuits.
Mon bonheur fut si grand, que je ne l'ai pu cacher.
J'éprouvais près d'elle un ravissement surhumain, la
joie profonde, inexplicable de posséder l'Insaisissable,
l'Invisible, la Morte ! Nul amant ne goûta des jouissances
plus ardentes, plus terribles !
Je n'ai point su cacher mon bonheur. Je l'aimais si fort
que je n'ai plus voulu la quitter. Je l'ai emportée avec moi
toujours, partout. Je l'ai promenée par la ville comme ma
femme, et conduite au théâtre en des loges grillées, comme
ma maîtresse... Mais on l'a vue... on a deviné... on me l'a
prise... Et on m'a jeté dans une prison, comme un malfaiteur.
On l'a prise... Oh ! misère !...»
Extrait du conte La chevelure