Jean-Jacques Rousseau ou Le sujet de rire

Voltaire, pour le ridiculiser, l'avait invité à «boire le lait de nos
vaches et brouter nos herbes»... Quelque vingt ans plus tard,
on lui fit dire, dans une lettre apocryphe signée «L'Orangoutan»,
qu'il ne lui était arrivé de rire que deux fois dans toute sa vie
et, chaque fois, «d'un rire de méchanceté»... Cette tenace réputation
de misanthropie avait dissuadé la critique d'explorer jusqu'ici les
relations de Rousseau et du rire. Or cette question tient une place centrale
dans l'autobiographie ; elle se révèle déterminante non seulement
dans la construction identitaire du sujet rousseauiste mais encore dans
l'élaboration de son anthropologie.
Satiriste brillant condamnant la satire, pourfendeur de l'esprit français
chantant les vertus de la gaieté républicaine, Rousseau qui ne parvient pas
à maîtriser l'angoissante polyvalence des signes du rire, accède pourtant,
dans le récit rétrospectif, à l'expérience heureuse d'une pleine libération
grâce à l'humour dont il fut l'un des «inventeurs» modernes.
Traversant l'oeuvre autobiographique et s'appuyant sur l'histoire
des idées et des mentalités, l'ouvrage d'Anne Chamayou dégage les
lignes souvent sinueuses d'une notion qui relève en définitive autant
de la physiologie, de la philosophie, de la théologie, de la psychanalyse
que d'une théorie de l'enthousiasme et d'une poétique singulière de
l'autobiographie.