Commentaire, n° 159

J'en viens donc à l'Amérique. Toutes les fois que ma pensée se fait trop noire, et que je désespère de l'Europe, je ne retrouve quelque espoir qu'en pensant au Nouveau Continent. L'Europe a envoyé dans les deux Amériques ses messages, les créations communicables de son esprit, ce qu'elle a découvert de plus positif, et, en somme, ce qui était le moins altérable par le transport et par l'éloignement des conditions générales. C'est une véritable « sélection naturelle » qui s'est opérée et qui a extrait de l'esprit européen ses produits de valeur universelle, tandis que ce qu'il contient de trop conventionnel ou de trop historique demeurait dans le Vieux Monde.
Je ne dis pas que tout le meilleur ait passé l'Océan, ni que tout le moins bon ne l'ait pas franchi. Ce ne serait plus une sélection naturelle. Je dis que ce sont les choses les plus capables de vivre sous des cieux très éloignés de leurs deux d'origine qui ont passé l'Océan, et qui ont pris racine dans une terre qui était en grande partie vierge...
Paul Valery, 1938
Marcher à l'encontre d'une opinion commune parce qu'on la croit fausse est assurément une chose belle et vertueuse. Mais il est presque aussi périlleux pour la moralité humaine de mépriser un préjugé parce qu'il est gênant que d'abandonner une idée vraie parce qu'elle est dangereuse.
Tocqueville