Nourrir les dieux ou mourir

«Gémissant, gémissant, mon coeur s'en va vers la
steppe !
«Celle qui détruit les pays étrangers, la
maîtresse de l'Eanna (son sanctuaire),
c'est moi !
«Gémissant, mon coeur s'en va,
Vers le lieu où est enchaîné Doumouzi...»
Il est de plus en plus attentif au jeu expressif de l'artiste chauve, qui tire de sa lyre à sept
cordes des sons étonnants. Ce qui est encore plus surprenant, voire extraordinaire, ce
sont les deux points lumineux qui apparaissent et disparaissent sur la lyre à chaque fois
que la récitante prononce le nom de Doumouzi. Comment se passe ce phénomène
étrange ? Pour le savoir, il redouble d'attention et cible la caisse de résonance de
l'instrument de musique, surmontée d'un protome de taureau en métal, aux yeux
incrustés de lappis-lazuli. Ce sont ces yeux couleur de ciel qui s'éclairent puis
s'éteignent, lorsqu'au nom de Doumouzi les doigts de la lyriste frôlent la septième
corde tombant de la transversale sur le caisson. Pas possible ! Le talent de la musicienne
peut-il, à lui seul, produire un pareil phénomène ? Il attend, attend pour que la
complainte d'Inanna revienne à la manière d'un refrain :... «mon coeur s'en va vers le
lieu où est enchaîné Doumouzi». Aussitôt les yeux azurés du taureau prennent vie,
s'éclairent le temps d'un clignotement.
Le toubib, fasciné, s'intéresse de plus en plus au récital. Au «Doumouzi» final, la
chanteuse à la lyre ne peut retenir ses larmes. Deux gouttes, noires comme du bitume,
s'écrasent sur ses joues et vont former deux petites taches rondes et sombres des deux
côtés des commissures des lèvres. Dans le respect, comme il se doit, de la règle de
symétrie. Incroyable ! Le toubib se frotte les yeux pour mieux s'assurer de leur couleur.
Oui, elles sont toujours là, pastillées à la manière de deux grains de beauté. En plus petit
que ceux ornant la poitrine de la patronne. «Grands dieux, se dit-il, ça devient
sérieux !» Clair comme le jour, il a perçu le message. Il doit agir en conséquence, cela
le concerne personnellement. Surtout, attention, pas de confusion avec les présages
concernant ses malades. Il rentre en lui-même et essaie de faire le point. A qui
s'adressait le signe de l'âne aux oreilles pliées en deux. A lui, à son destin personnel, ou
bien à travers lui, à ses malades, leur dictant à l'avance leur bulletin de santé ? La
réponse est renvoyée sine die par la réapparition de «l'exilée de son coeur», expression
que lui inspirent les paroles qu'il vient d'entendre. Femme d'à propos, laissant taire ses
sentiments du moment, la patronne reprend et sa place et le fil du récit interrompu par
le show musical...