Vies à vie

Longtemps, je n'ai vu de cette fille que l'or mobile, sonore, de ses cheveux et le triangle volontaire du menton.
Je l'imaginais sirène.
Figé jusqu'à la crampe, souffle retenu, je me gorgeais de cette vie intense retenue elle aussi à quelques mètres de moi. Je tremblais à l'idée que l'Apparition s'estompe sans que j'aie eu le temps de mémoriser chaque détail de cette fille : un trait léger de cicatrice ancienne sous la pointe du menton, le grain de beauté, mouche brune dans le lait du col, les boucles sauvages esquissant d'étranges hiéroglyphes.
Cela a duré des jours. Des semaines ?
Un soir, j'ai éternué.
Ovale et blé mouvant se sont abaissés vers moi.
Les yeux larges, sombres ont basculé d'étonnement.
- Oh ! Bonjour, ont dit la bouche en moue, les pommettes souples, un timbre de voix grave, avant de tourner talon.
- Bonjour, ai-je balbutié à l'Apparition aussitôt disparue.
[..]
Elle est arrivée tard, bottes au pied, et m'a dit revenir d'une promenade à cheval. J'ai haï ce Symbiose qui me l'avait volée dans l'après-midi et avait dû lui permettre d'oublier ma chambre d'hôpital.
J'étais de mauvaise foi. Cela l'a fait rire.
- Si j'avais oublié, m'a-t-elle dit, je ne serais pas là, sale et crottée, les mains pleines de poils, les pieds couverts de fumier.
Elle voulait se précipiter dans le cabinet de toilette, mais j'ai attrapé sa main au vol. J'ai humé, presque léché cette odeur entêtante et mêlée : sueur équine, poussière âcre et mousse de sous-bois...