Une chronique de la révolution démocratique en Côte d'Ivoire (1989-1995)

Le retour au multipartisme, dont les élections du 28 octobre
1990 sont la concrétisation historique, est l'occasion d'un retour
aux sources qui ressemble à un retard à combler, à une révision
déchirante à opérer par tous les Ivoiriens, après une longue
période de déformation et de refoulement. Or, pour ajourner cette
tâche, qui pourtant ne souffre pas de délai, on avance que la
résistance au changement est naturelle. C'est là, de toute évidence,
prendre l'effet pour la cause. S'il y a, aujourd'hui encore, des gens
qui hésitent à opérer la rupture, c'est parce que, contre son
évolution naturelle, la Côte d'Ivoire a été artificiellement
maintenue dans un état de «stabilité». D'où l'ambiguïté de la
notion de paix. On sait, depuis le philosophe Kant, que ceux qui
veulent exercer indéfiniment leur domination sur les autres, n'ont
de cesse de leur faire caresser leur état de minorité (mineur).
«Après avoir abêti leur troupeau domestique et pris bien garde
que ces paisibles créatures n'osent pas faire le moindre pas en
dehors des brancards auxquels ils les ont attelés, ils leur montrent
le danger qu'elles encourent, si elles essaient de marcher seules.»
Cela veut dire qu'on les abrutit, qu'on les assujettit, pour les
maintenir dans la frayeur. C'est à cette condition que la résistance
au changement devient une seconde nature, la paix un
comportement, la «stabilité» une panacée. Mais l'aspiration des
peuples à la liberté peut être momentanément compromise, elle ne
saurait être détruite.