Europe, n° 945-946. Historiens de l'Antiquité

En gratifiant Hérodote du titre de «Père de l'Histoire», la tradition humaniste
accomplissait d'un même geste un double partage : en direction du futur,
elle saluait l'émergence d'une discipline nouvelle, encore embryonnaire certes,
mais qui bientôt trouverait en Thucydide un énergique tuteur ;
en direction du passé, elle rejetait dans les limbes incertains du mythique
ou du légendaire les pratiques mémorielles antérieures, celle de l'épopée
et des premiers auteurs de «généalogies». Ce faisant, elle accomplissait
un acte historiographique, puisque la discipline se trouvait ainsi pourvue
d'un monument fondateur et d'un prestigieux point d'origine.
Proclamer un acte de naissance permettait de disposer d'un terme
à partir duquel dérouler jusqu'à nos jours un progrès ininterrompu.
On sait que ce modèle évolutionniste n'est plus guère de mise
depuis l'implosion des recherches historiques qui s'entêtent à demeurer
plurielles - malgré les efforts répétés, surtout chez les tenants de la pensée
néo-libérale, pour les réunifier sous les bannières paradoxalement conjointes
du néo-positivisme et de la philosophie idéaliste du sujet.
Le fructueux éclatement de l'Histoire en une multitude d'histoires
a sérieusement écorné l'idéologie essentialiste d'une discipline
«une et indivisible». Avec l'abandon d'une vision téléologique et unifiée
des phénomènes historiques, la question ne saurait plus être de savoir
si l'Histoire naît avec Thucydide ou si elle existait déjà chez Hérodote.
Il s'agit de suivre à la trace l'émergence et la permanence de procédures
intellectuelles diverses, à travers des types de discours variés,
de sorte que l'enquête sur l'histoire implique de droit une réflexion globale
sur toutes les procédures mémorielles d'une culture, de manière
à repérer quelles sont les configurations spécifiques qui émergent
dans les mondes grec ou romain et qui en font l'originalité.
Que la réflexion des contributeurs de ce numéro d' Europe
porte sur Hérodote, Xénophon ou Plutarque, sur les «règles du jeu
pour étudier l'histoire antique», sur la singularité des représentations
grecques du temps ou encore sur les relations complexes
de l'histoire avec le mythe, la religion ou la poésie, on trouvera
dans ces pages d'excellentes raisons, en ces temps de doute
épistémologique et de scepticisme, pour continuer à faire de l'histoire...