Vaincu par l'amour

Poète maudit, Patrick Kavanagh est l'un des plus
merveilleux iconoclastes de la littérature irlandaise.
Toute sa vie, il se heurtera «à l'Église, à l'État et aux
plus vils mercenaires» des lettres.
Parodiant W. C. Fields, il n'hésite pas à déclarer :
«À chaque fois que j'entends le mot poésie (ou art),
je vais au PMU.»
Quand je suis arrivé à Dublin en 1939, l'opération
Renaissance littéraire irlandaise battait encore son plein.
Les conversations qui se tenaient alors au Pub des Poètes
me faisaient l'effet d'insupportables radotages entre journalistes
et fonctionnaires. Pas une once d'humour là-dedans.
Et, bien entendu, tous ces gens croyaient si fermement à la
poésie qu'ils n'imaginaient pas une seconde que le poète
pouvait manger. Ce n'est pas que je me plaigne, croyez-le bien.
Je me contente de raconter deux ou trois choses ridicules.
Mon éducation de pauvre m'avait donné foi en une chose :
la respectabilité. Un bon travail, une vie décente. Toute cette
racaille qui menait la vie de bohème dans des sous-sols ou
des abris de fortune dans la montagne m'inspirait une sainte
horreur. Si je les avais rejoints, et supportés, ils m'auraient
ouvert les bras. Mais cela m'était impossible. Intuitivement,
j'avais compris que c'étaient des aigris, qu'ils avaient fait
allégeance aux poètes des pauvres. Leurs idées de gauche
sentaient la déroute. Mais la clef de la prospérité était chez ces
ennemis-là, et elle y est toujours. Quand je pense à tout ce
que j'ai pu supporter comme misères au nom de la respectabilité...
je pourrais me donner des coups de pied.