Les caractères

La bruyère
La grande oeuvre de La Bruyère se présente sous un titre modeste : Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les moeurs de ce siècle , et connaît aussitôt un succès prodigieux.
Le fort de La Bruyère, tout le monde le sait, ce sont les portraits. L'amateur de prunes, le snob, le dévot, l'avare, l'arriviste, le distrait, le précieux, le partisan du charabia, qui existent tous encore de notre temps, il les dépeint à merveille.
« Son talent, note le bon vieux Taine, consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. Il ressemble à un homme qui voudrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, [...] les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, et ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d'une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. » On n'oublie pas La Bruyère. Il ne se laisse pas oublier.
La Bruyère est un artiste parce que ce qui compte d'abord chez lui, c'est le style. Il est un classique, et peut-être le classique par excellence, parce qu'il travaille sans relâche sa langue et son style. « C'est un métier, nous dit-il, que de faire un livre, comme de faire une pendule. » Il n'y a pas de meilleure définition du classique.
Avec plus de force que Fénelon, avec plus d'art que Vauban, La Bruyère est aussi de ceux qui dénoncent, au coeur même du Grand Siècle, le sort qui est fait aux hommes. La Bruyère, en ce sens, n'est pas seulement un peintre ironique et un satiriste : il est le premier, avant Montesquieu et Voltaire, bien avant l'affaire Dreyfus, de nos intellectuels.
Jean d'Ormesson de l'Académie française