Un monde de mots : John Florio, traducteur, lexicographe, pédagogue, homme de lettres

Un jour, j'ai explosé. Shakespeare m'avait exaspéré
par je ne sais quelle remarque ou quelle moquerie.
«Cela me semble du temps perdu de vouloir
démontrer à un malotru de votre espèce la supériorité
de la langue italienne.»
«Allez-y, je ne vous en empêche pas !»
Son ton était tellement sarcastique que j'ai vu
rouge.
«La langue est aussi importante pour habiller la
pensée que de beaux vêtements le sont pour une belle
femme...»
«Une femme sans vêtements est encore plus b...»
«Mais arrêtez donc de blasphémer ! Je désespère
de vous faire comprendre combien la langue italienne
est parfaite, aimable, splendide, illustre, riche et grave,
pourvue de cette pureté, de toutes les qualités nécessaires
pour une langue : élégance, clarté, style, elle a
tout, et vouloir la définir, ce serait comme vouloir
définir la lumière du soleil - c'est la fille aînée du latin,
elle mérite d'être considérée comme la plus digne, la
plus variée, la plus excellente de toutes.»
Je me suis arrêté pour reprendre mon souffle, et
pendant un instant Will Shakespeare m'a regardé
fixement sans rien dire. Lorsqu'il a parlé, il y avait, à
mon grand étonnement, de l'émotion dans sa voix.
«Tudieu», a-t-il fini par dire. Encore un silence.
«Maître Florio, cet amour de votre langue vous
honore, et je suis sincèrement marri d'être un aussi
mauvais élève. Je vous envie : je voudrais que l'on
puisse dire cela de notre langue anglaise.»
«Je pense que chacun ressent cela à propos de sa
langue maternelle et paternelle.»
«Je comprends. Et vous considérez que, pour l'anglais,
le travail reste largement à faire.»
«C'est à vous que revient cet honneur, vous êtes la
nouvelle génération. Allez-y.»
«À vos ordres, Maître.»