Teufelsberg

La première fois que je me suis rendue sur la colline de
Teufelsberg, j'y ai seulement vu un espace consacré aux loisirs.
Située au sud-ouest de Berlin, cette colline domine la ville et
marque la frontière entre la fin de la ville et le début de la forêt
de Grunewald ; les gens viennent s'y promener, admirer
le panorama. Seul point culminant de la capitale, on y vient
pour jouer au cerf-volant, pratiquer le parapente ou le VTT.
Dans les années 60, on y trouvait aussi une petite station de ski.
Plus tard j'ai appris que cette colline était artificielle.
Elle a été érigée avec les décombres de la ville bombardée lors
de la Seconde Guerre mondiale afin d'ensevelir un des bunkers
construits par Albert Speer. Ce bunker devait abriter une faculté
militaire qui n'aura jamais vu le jour. Après la guerre, le bunker,
difficile à détruire, a été recouvert des 30 000 000 de mètres
cubes de gravats provenant des bombardements de Berlin.
Aujourd'hui il est encore possible de voir des morceauxde tuile
ou de brique affleurer le sol.
Plus tard encore, j'ai visité à son sommet un centre désaffecté
d'espionnage américain de la NSA. Depuis la fin de la guerre
froide il n'a toujours pas été détruit et ses grandes sphères
blanches dominent la colline et la ville.
Aucune pancarte, aucun panneau n'explique ni les origines
de Teufelsberg ni le fonctionnement du centre d'espionnage.
C'est un non-lieu où se mélangent les loisirs actuels et les ruines
du passé.
Les photographies retracent ici les différents parcours que
j'ai effectués sur «la montagne du Diable». Je tente de restituer
par ces images ce fort sentiment d'amnésie qui émane
de la colline, et qui m'a frappé dès la première visite. Une
sensation de mémoire cachée, de dissimulation de l'histoire...
Parallèlement à mon travail photographique, j'ai collecté
des documents d'archives sur l'histoire de cette colline
(photographies, articles de journaux...) conservés au
Centre des archives de la Ville de Berlin. Ces documents
montrent la construction de Teufelsberg, l'ensevelissement
de l'université militaire en 1949, la fermeture du centre de radars
américains en 1993 et nous éclairent sur l'implication
des Berlinois dans ce projet de construction.