L'homme vivant et le matérialisme imaginaire

Les Modernes se définissent par l'assomption de l'individu. Celui-ci,
supposé rationnel en finalité et en moyens, a en lui l'attribut de
propriété avant toute élaboration du droit. Aussi suit-il ses intérêts. C'est
le sentiment religieux de l'athée. Les Modernes ne font pas du
radicalement neuf : ils raniment la tradition gnostique : le monde créé
est mauvais et le salut est d'y échapper. L'individu moderne se déclare
innocent de la misère, du sang versé et des oppressions subies ; il ne fait
qu'agir selon une aspiration à exister librement en privé. Au-delà sont
les ténèbres, et leurs franges nous sont données à voir sous les espèces
monstrueuses de l'univers totalitaire qui résulte de la licence donnée à
la mauvaise nature tapie en chacun de nous.
Les gnostiques sont aux deux limites du matérialiste imaginaire : les
uns disent savoir le mal latent et s'en prémunissent par l'abstention : pas
de métaphysique de la recherche du Bien ; pas de mystique de la pureté ;
pas d'utopie du bonheur. Ce furent d'abord les bourgeois, dessillés,
désassombris par un entendement bien tempéré, rejetant au Ciel leurs
résidus, comme au trou de mémoire. Ils sont aujourd'hui la société
même. Tous et chacun savent qu'il n'y a rien de bon à s'aventurer dans
les pensées totalisantes : à se livrer aux démons de la reconstruction du
monde à partir du néant. Les autres gnostiques sont ceux qui ont succombé
aux imaginaires délirants de l'homme puissant, et ont produit du
monstrueux qui mène au néant.
Où est, dans cette triste perspective, l'homme vivant ; celui qui
éprouve en lui l'appel de l'être, qu'il ne sait formuler en mots ni traduire
en actes, mais dont il pressent l'urgence ? Celui qui ne peut croire que
cette existence sinistre équivaille à la vie ? Chez qui s'impose le désir
de découvrir l'autre, par là soi-même, de se mettre en rapport, de faire
entrer le monde en lui ? Ni religieux ni mystique ni matérialiste,
débarrassé de l'abstrait conceptuel.