Ministère de la Pitié

Dans une contrée inconnue, non sans ressemblance avec les
contours inquiétants du monde de Joseph K, le soir tombe.
Azar Solalune, fonctionnaire, se rend au ministère de la Pitié
où il recueille et archive les déclarations de malheur, les
confessions d'un peuple nocturne. Chaque nuit, hommes et
bêtes viennent ici tour à tour confier les lambeaux de mémoire
et d'âme qui leur restent. Tous les chats ne sont pas gris dans
cette nuit, derrière les mots de la colère ou de la résignation, la
révolte s'annonce et gronde, capitale, comme elle l'est parmi
les saints et les innocents, parmi ceux qui ont longtemps voulu
croire, ont souffert et disent enfin Non. Intime témoin de ce qui
se prépare, Azar ne sait pas encore qu'il est déjà l'un d'entre
eux.
Fable ou conte noir. Ministère de la Pitié dit contradictoirement
que la révolte est vouée à l'échec et qu'on ne saurait y
renoncer. Le véritable acte de naissance d'une oeuvre lorsqu'elle
frappe l'imagination est moins dans sa perfection
logique que dans ses contrastes et les étincelles d'émotion ou
de sens qui en jaillissent. La rencontre d'une évidente naïveté
et d'une inquiétante noirceur confère à ce monde entre Kafka
et Piranèse... une étrange vérité.
Yann Granjon,
libraire