Les maréchaux de Napoléon

L'histoire des maréchaux de Napoléon est une fabuleuse
saga sans équivalent dans nos annales. Apparemment, elle
relève du seul domaine militaire et de la prosopographie
(étude d'un ensemble de grands personnages). En réalité,
elle est si étroitement liée à l'avènement de l'Empire en 1804, à son
expansion et à sa chute qu'elle en offre une illustration générale et
exemplaire avec ses points forts, ses faiblesses et ses ambiguïtés.
Mais d'abord, pourquoi le maréchal de l'Empire occupe-t-il dans les
esprits une place exceptionnelle ?
Si l'on veut faire une comparaison de statut, on peut la trouver dans
l'Église : le maréchal est au général ce que le cardinal est à l'évêque.
L'évêque dirige un évêché et, cardinal, il se tient près du pape en faisant
partie du Sacré collège, tout comme le maréchal commandant
de corps d'armée sur le terrain est grand officier de l'Empire à la cour.
Si l'on veut tenter une approche nationale, on peut dire qu'il fait partie,
comme l'académicien français ou naguère encore l'acteur de la
Comédie française, de ces groupes de personnes qui incarnent l'excellence,
pour le pays et dans le monde. Si l'on veut se replacer dans
une chronologie patriotique, le maréchal de l'Empire s'inscrit (ou au
moins s'inscrivait) dans le livre de nos souvenirs scolaires entre le
Grand Ferré, Du Guesclin, Bayard, le chevalier d'Assas ou le tambour
Barra, comme une image d'Épinal.
Ainsi, le maréchal de l'Empire est-il à la fois un mythe et un membre
d'une petite équipe d'hommes bien réels, l'archétype du héros militaire
et un compagnon inséparable de Napoléon chef de guerre. Il
fait penser irrésistiblement aux preux chevaliers qui entouraient le
roi Arthur. En ordonnant la fabrication d'un guéridon en porcelaine
orné de son portrait et de ceux de quelques-uns, dénommé «table
d'Austerlitz» mais qu'on appellera communément «la table des
maréchaux», l'Empereur n'a-t-il pas voulu rappeler cette légende ?