Sartre et Les temps modernes : une entreprise intellectuelle

A propos d'un reportage de Cartier-Bresson, Sartre disait qu'il
nous offrait une «Chine sans lotus ni Loti». C'est un Sartre sans
manifs ni manifestes, sans Saint-Germain ni Saint-Genêt, sans
Castor ni Castro que nous restitue Anna Boschetti. Un Sartre plus
proche, plus humain, et surtout plus vrai.
Cette vision, à la fois étrangère et familière, n'a pas pour
principe, à la différence de tant d'essais sur les intellectuels, le
besoin de réduire , de déprécier, de diminuer, qu'inspire le ressentiment
et qui finit par grandir les personnages analysés en
faisant d'eux les sujets cyniques de toutes les actions détestées.
L'analyse scientifique fait l'inverse : au sujet apparent, qui est
bien, en ce cas, le sujet par excellence, l'intellectuel triomphant,
maître du monde intellectuel comme de sa propre vérité, elle
substitue le sujet réel, c'est-à-dire l'ensemble des relations objectives
constitutives du champ de production culturelle dans
lequel il se trouvait inséré et qui a orienté, sinon déterminé, ses
choix pratiques et théoriques. «Le dominant, disait Marx, est
dominé par sa domination.» Et de fait, après avoir lu ce livre, on
peut dire de Sartre, indifféremment, qu'il a dominé le champ
intellectuel de son époque ou qu'il a été, plus qu'aucun autre,
dominé par lui.
Mais, en même temps, quelle force et quels tours de force pour
répondre à tous les défis, intégrer toutes les contradictions !
L'ambition démesurée, lorsque la division du travail intellectuel
est déjà si avancée, de penser tout ce qui est à penser fait de
l'«intellectuel total», tel que Sartre l'a incarné, la figure concrète
de ce qui reste, pour tout intellectuel, l'idée régulatrice de la
vocation intellectuelle.