Le fils : récit

«Le onzième jour après ma mort, papa est allé porter ma
couette à la teinturerie. Monter la rue du Couédic, les bras
chargés de ma literie, le nez dedans. Il se dit qu'il renifle mon
odeur. En fait, ça pue, je ne les avais jamais fait laver ces draps
ni cette couette. Ça ne le choque plus. Au contraire : subsiste
encore quelque chose de moi dans les replis blancs qu'il porte
à la teinturerie comme on porterait le saint sacrement. Papa
pleure le nez dans le coton. Il profite. Il sniffe encore un coup
la couette, et il pousse enfin la porte du magasin.
Papa ne peut plus traîner. Condoléances, etc. Le teinturier -
recondoléances, etc. - débarrasse papa de la couette. Papa aurait
voulu que ça dure, une file d'attente, une livraison, une tempête,
juste que ça dure le temps de respirer encore un peu plus
des bribes de mon odeur. Papa se dépouille, il perd, il perd.»
Michel Rostain nous happe dans le récit d'un deuil impensable.
Avec une infinie pudeur et une grande finesse, il nous entraîne
dans les méandres d'un amour absolu, celui d'un père
pour son fils.