Kaputt

Le lac était comme une immense plaque de marbre
blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des
centaines de têtes de chevaux. Les
têtes semblaient coupées net au
couperet. Seules, elles émergeaient
de la croûte de glace. Toutes les
têtes étaient tournées vers le
rivage. Dans les yeux dilatés on
voyait encore briller la terreur
comme une flamme blanche.
Près du rivage, un enchevêtrement
de chevaux férocement
cabrés émergeait de la prison de glace... Les soldats du
colonel Merikallio descendaient au lac et s'asseyaient
sur les têtes des chevaux. On eût dit les chevaux de
bois d'un carrousel.
Correspondant de guerre sur le front de l'Est, Curzio
Malaparte campe avec une grande finesse l'enfer dans
lequel est plongée la vieille Europe. D'un dîner ubuesque
avec Hans Frank, général-gouverneur de Pologne, aux
paysages apocalyptiques d'une Russie exsangue en proie
aux criminels de la Wehrmacht, en passant par les garden-parties
décadentes d'une aristocratie romaine toute
dévouée au fascisme, Malaparte scrute, en chroniqueur
implacable, les horreurs de la guerre et nous emporte dans
le récit hallucinant et halluciné de la misère du monde.