Le temps des pardons : journal, 11 novembre 1998-7 décembre 1999

L'ardeur juvénile étant volontiers vindicative, le temps
des pardons n'est sans doute pas celui des premières amours.
Mais ce n'est point pour autant qu'une fois parvenu dans les
sphères du déclin il soit devenu tellement aisé de pardonner
grâce à un accroissement de qualité d'âme dû à l'accumulation
des années et donc, à ce qu'on qualifie d'expérience,
cette expérience qui peut tout aussi bien durcir les coeurs que
les attendrir.
Une sociabilité qu'on ne saurait me contester m'ayant
amené, sans avoir à faire effort, à pratiquer une infinité d'individus
de bords très divers, ce me valut ma ration de désappointements,
d'offenses ou de torts causés par des êtres sur
lesquels je m'étais illusionné jusqu'à ce qu'ils me fassent le
plus affligeant des présents en m'offrant, un jour à marquer
d'une pierre noire, leur vrai visage après l'avoir plus ou moins
longtemps camouflé derrière un masque qui ne leur ressemblait
pas du tout mais dont l'habile façonnage m'avait dupé.
Ces occasions de tester mon potentiel de charité, et partant,
d'acquérir une plus précise idée de mes ressources intérieures,
ayant été assez rares pour ne pas faire du friand de
contacts humains que j'ai toujours été un farouche émule
d'Alceste, je m'estime, malgré ces quelques blessures sentimentales,
être du nombre des mieux départagés au plan
affectif.