Critique, n° 678

L'artiste est un individu apparemment atypique, parfois anormal
ou déviant, dont pourtant la complexion psychique se trouve être
au diapason de l'inconscient collectif - «un ambassadeur du
monde muet», disait Francis Ponge ; ambassadeur du futur aussi
bien, sourd à la tonalité ambiante, mais sensible à des harmoniques
subtiles. On ne sait quel hasard biographique l'investit du
pouvoir divinatoire de jouer ses propres fantasmes comme un prélude
aux temps à venir. Ainsi le troisième millénaire est-il né sous
le signe de la pulsion de mort, et sous le parrainage d'artistes qui,
dans leur vie comme dans leur oeuvre, ont fait vibrer la consonance
du symbole et de l'absence. Le suicide, dans leur cas, n'a
pas nécessairement pris la tournure brutale d'un passage à l'acte,
il a trouvé son efficacité symbolique, il a même pu être différé une
vie durant. En tant que processus de disparition visible ou intelligible,
il prend un sens qui excède la sphère personnelle, illustrant
ce paradoxe de Kafka : «Loin, loin de toi se déroule l'histoire mondiale,
l'histoire mondiale de ton âme...» C'est la vérité de notre
temps qui transparaît dans l'oeuvre de ces êtres métaphoriques
qu'on peut qualifier de suicideurs plutôt que de suicidés.