Une loi pour les retraites : débats socialistes et syndicalistes autour de la loi de 1910

Il y a un siècle, la France se dotait de sa première législation sur les retraites,
la loi d'avril 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes. On connaît assez
peu les très riches débats que cette question provoqua au sein du mouvement
ouvrier, aussi bien dans la presse, dans les congrès qu'au Palais-Bourbon. Que
fallait-il entendre par retraite ? Devait-elle signifier l'arrêt de tout travail ?
À quel âge fallait-il la recevoir ? Comment devait-elle être financée ? Qui
devait la percevoir ? Dans ces débats tumultueux, la SFIO comme la CGT
sont divisées. Deux positions se confrontent. Guesde et ses amis, notamment
Lafargue, et les syndicalistes révolutionnaires (Jouhaux, Monatte, Merrheim)
critiquent tout système fondé sur la capitalisation, véritable cheval de Troie
au service des intérêts du capitalisme. Ils contestent également le principe
même de la cotisation ouvrière, stigmatisée comme une «escroquerie». Et
dénoncent ces pensions versées aux travailleurs de plus de 65 ans : Non à
la retraite pour les morts ! En face, Jaurès mais aussi Vaillant, Thomas,
Sembat et les syndicalistes réformistes soulignent l'importance d'inscrire
dans la législation le passage de l'assistance au droit, la reconnaissance de la
légitime intervention de l'État, le progrès de la socialisation des richesses et
le potentiel d'émancipation ouvrière par la gestion des caisses de retraites.
Ces débats permettent de mieux comprendre l'extraordinaire transformation
à l'oeuvre. Rien de moins que l'avènement de l'État-providence.
Or, contrairement aux affirmations des théoriciens de la «société du risque»
cette protection sociale est conçue, par les socialistes, comme l'affirmation
essentielle de la dette sociale et de la propriété sociale. Alors qu'aujourd'hui
toutes les réformes tentent d'individualiser les charges et les bénéfices de
notre système de retraite, cette reformulation n'est-elle pas d'une brûlante
actualité ? Car derrière les systèmes de retraite, c'est bel et bien une certaine
façon de faire société, de faire République qui est en jeu.