Henri Bergson en Espagne : une histoire contrariée (1875-1930)

À la fin du XIX<sup>e</sup> siècle, alors que l'Europe assiste au retour triomphal de la
métaphysique dont Henri Bergson est une figure de proue, sur le positivisme,
l'Espagne de la Restauration bourbonienne fait figure de résistante. La répartition
bipolaire de l'intellectualité espagnole, entre les conservateurs néo-thomistes et les
réformateurs de plus en plus attirés par la psychologie scientifique notamment,
rend le dialogue primordialement impossible avec le bergsonisme. Seul Leopoldo
Alas, dit Clarín , tente alors de faire entendre la «philosophie nouvelle», dans son
pays. Après que le bergsonisme a été boudé durant ces premières décennies d'existence
par l'Espagne, la crise théologique moderniste de 1907 précipite son entrée
dans la péninsule. Les premiers acteurs «philosophiques» du bergsonisme sont
anti-bergsoniens et catholiques. Cet anti-bergsonisme religieux se double d'un rejet
politique, pendant la Grande Guerre, principalement lors de la visite diplomatique
de Bergson à Madrid, en mai 1916. Parallèlement, les réformateurs, férus de
pédagogie, qui ont créé en 1876 la Institución Libre de Enseñanza , découvrent la
conceptualité bergsonienne qu'ils intègrent progressivement, entre 1900 et 1930,
dans leur nouvelle science psychopédagogique. Toutefois, les grands acteurs espagnols
de la régénération métaphysique sont les littéraires, les poètes symbolistes,
appelés «modernistes» dans ce pays, puis les avant-gardes esthétiques. Ce sont eux
qui métabolisent le bergsonisme en une (méta-)physique intime et organique. Ce
n'est que dans un second temps, dans les années 1910, et non sans obstacles, que
les spécialistes espagnols de philosophie intègrent et diffusent le bergsonisme.