L'insurrection angélique

La lecture du présent choix permettra, je l'espère, de mieux
cerner la richesse et la complexité de cette oeuvre ; les images
foudroyantes font place à des silences neigeux, la phrase roule
parfois sur elle comme une vague, s'enroule comme liane sous des
trombes d'eau ; nous traversons l'enfer, nous respirons l'odeur de
la rose de sang de ce monde, les alliances de mots jaillissent comme
des sources, des saules, la parole devient supplication, prière, ou
pierre sèche, silex rude des visages, l'homme récite l'argile qui le
forma et que la barbarie brisa... Lorsque tomba le poète, le ghetto
avait déjà été rasé depuis le 19 avril 1943, trois cent quatre-vingt
mille Juifs furent déportés, les cinquante mille exterminés peu
après. L'insurrection du peuple élu humilié, déshumanisé, n'eut
guère plus de succès que l'Insurrection du peuple de Varsovie. Tout
fut dynamité et, sur le champ fumant des ruines, le corps de
Baczynski rejoignit celui de milliers d'autres mais, sous l'amas de
cadavres montait, à son insu, la lumière de ceux qui s'opposent, la
grandeur de ceux qui savent dire non. Et dans ce refus-là, brillait -
à peine perceptible - la splendeur de l'éclat dont le poète fut le
chantre et le psalmiste.
Je ne sais comment interpréter la phrase acide de E.M. Cioran :
« Ceux qui ne sont pas morts jeunes méritent de mourir » ; Baczynski
mourut dans le « cerisier sauvage » de son jeune âge, « étouffé par
la forêt des événements excessifs », au moins mérite-t-il de ne pas
mourir deux fois, d'être lu et aimé, qu'on reconnaisse en lui un
héros si l'on veut, un poète - absolument, un combattant -
certainement, un martyr - sans doute, surtout un jeune soleil se
nourrissant de l'éclat où il demeure.
Vivre est une merveilleuse catastrophe qui mérite d'être
chantée...
Claude-Henry du Bord