Militarisation de l'humanitaire, privatisation du militaire, et stratégie globale des Etats-Unis : le débat stratégique américain 2003-2004

Depuis un an en Irak, les soldats de la coalition contrôlent
totalement l'aide humanitaire et les activités de reconstruction.
Pour l'Administration Bush, les organisations non
gouvernementales (ONG), notamment évangélistes, sont «des
instruments du combat» contre le terrorisme. Parallèlement,
avec la dégradation des conditions de sécurité, les compagnies
militaires privées (Kellogg Brown & Root, Vinnell Corp., DynCorp
ou MPRI) ont proliféré sur le terrain : 20 000 mercenaires, soit
l'équivalent de 15 % des forces armées de la coalition, sont actuellement
présents sur le sol irakien. Cette «situation très saine»,
selon un haut responsable civil de la coalition en Irak, préfigure
les futures interventions de la puissance américaine dans le
monde. La militarisation de l'humanitaire et la privatisation du
militaire transforment radicalement les opérations civilo-militaires.
Les relations entre civils et militaires aux États-Unis
sont en pleine mutation. Les tendances à la militarisation et à la
commercialisation de l'humanitaire et de l'aide au développement
se sont faites plus fortes. Les manifestations de cette militarisation
sont nombreuses : intégration des agences civiles du
Département d'État et de l'Agence pour le développement international
au sein des structures militaires par une «coordination
interagences», création par le Pentagone d'un Bureau
pour l'aide humanitaire et la reconstruction qui restreint la
liberté d'action des ONG. Le leadership fort et durable du
Pentagone subordonne tous les acteurs à la chaîne de
commandement militaire. Certaines ONG sont utilisées
pour du renseignement. Le militaire s'approprie l'espace
et le temps humanitaires. Ces interventions «militaro-humanitaires»
instaurent le chaos. Les populations civiles
en sont les premières victimes. L'ONU en sort affaiblie.
Les entreprises privées de sécurité, qui prolifèrent
dans toutes les zones instables du globe, sécurisent les investissements
dans les nouvelles zones de la «démocratie de marché».
Les logiques de militarisation et de privatisation préparent
l'après-conflit. Dans le cas de l'Irak, la phase militaire était le prétexte
à la création par la force d'un vaste marché de libre-échange
dans le Grand Moyen-Orient par la privatisation à moyen termes
des secteurs publics vitaux. Ces institutions sont actuellement
gérées par les compagnies de mercenariat entrepreneurial travaillant
avec le Pentagone. Les réservistes de l'US Army (souvent
des entrepreneurs) assurent un démarchage commercial
pour le compte de leurs entreprises. Ils préparent ainsi le retour
sur investissement au profit des États-Unis.
Facteurs de puissance et vecteurs de l'influence stratégique
américaine, ONG et opérateurs militaires privés ont une
place centrale dans la stratégie de sécurité américaine de maîtrise
des espaces Sud par des «guerres en réseaux» et par des
opérations globales de stabilisation/contre-insurrection.
Sur la base de nombreuses informations inédites,
cet ouvrage ouvre de nouvelles perspectives stratégiques pour
mieux cerner les enjeux des conflits futurs dont l'invasion de
l'Irak est le prototype.