Piero della Francesca : lieu clair

Quel singulier destin que celui de Piero della
Francesca, «peintre sublime» - ainsi que le qualifièrent
ses contemporains - sombré progressivement
dans l'abandon puis dans l'oubli. Sa fortune critique ne
commence vraiment qu'avec le XX<sup>e</sup> siècle. Il fut pour
Matisse, De Chirico et les peintres de la Metafisica, pour
les cubistes, pour Balthus, Hantaï et jusqu'à Tarkovski
dans son cinéma, une source d'inspiration intense.
Opera chiusa , oeuvre fermée, c'est ainsi que Pasolini
qualifiait son propre travail. C'est bien de cette catégorie
que relève l'oeuvre de Piero della Francesca. En cette
forclusion voulue, en ce sens à la fois lumineux et rétif,
qui semble se retirer et s'offrir, là est son mystère. C'est
son secret. C'est de ce secret, savamment distillé dans
la forme, éclairci par la lumière, et que le peintre lui-même
probablement ignore, que je voudrais m'approcher.
Et s'il invente le lieu clair, sa peinture, que traverse
de part en part le sommeil, s'avère aussi une puissante
orchestration des forces de la nuit. Ne se révèle-t-il pas
le premier, le grand nocturne de l'art occidental ? En ces
palissades de silence, ces étendues marmoréennes et
pâles qu'expriment si bien ses espaces, ses places vides,
ses villes désertes, là où défilent des reines lentes, où
s'agenouillent des orants, tout dit ici l'opacité des êtres
et l'imprenable abîme où ils se tiennent.
J.-P. M.